Le 11/10/2007 - 07h07
Par
SPORT / Paul Molga
A la reconquête des Drus
SportWeek
Après huit jours et huit nuits d'efforts, deux guides de Chamonix sont parvenus, en février, à déflorer la voie Bonatti du pilier des Drus. Retour sur un exploit devenu rare dans les Alpes.
Après l'éboulement monstrueux du printemps 2005, qui avait fait basculer dans le vide le célèbre pilier Bonatti de la face ouest des Drus, la "cime parfaite", supportant sur 1.000m de verticale des dizaines de voies historiques au-dessus de Chamonix, avait retrouvé sa virginité provocatrice. "
Une sacrée garce remuant ses colossales dalles instables de granit gris clair à la barbe de la nouvelle génération de grimpeurs ", s'amuse-t-on dans la vallée. Beaucoup trépignent, comme Martial Dumas et Jean-Yves Fredriksen, guides et compagnons de cordée depuis treize ans. "
Les Drus, on les voit tous les jours depuis la maison. Alors ça nous démangeait... ", explique le premier. Au début de l'année, ils effectuent une première reconnaissance discrète. Aucune trace sur la neige tombée depuis des semaines. Le terrain paraît sain, suffisamment pour justifier l'exploration.
Cinq longueurs plus haut dans la neige, avant les premières difficultés rocheuses, le mauvais temps a raison de leur motivation. Mais leur conviction est faite. Le matériel laissé sur place n'attendra pas bien longtemps. Le 28 janvier, sous le bleu métallique du ciel d'hiver figeant la neige en cristaux de glace, ils sont de retour avec 120 kg d'équipement. Comme ils s'y attendaient, le terrain est miné : la moindre aspérité, la moindre terrasse, la moindre fissure charrie encore des kilos de cailloux déposés par le dernier éboulement. Comme si un building s'était disloqué sur place. Sous ce chaos de façade, le granit est suffisamment compact pour autoriser les deux hommes à y dicter leur voie. L'entreprise est "
longue et laborieuse ", témoigne Martial Dumas. Il faut grimper en nettoyant chaque pas puis équiper, avant de redescendre passer la nuit sur un lit de paroi suspendu dans le vide (un portaledge, du nom de la marque qui conçoit ces hamacs de fortune faits de tubes de fer et de toile). Chaque geste est mesuré. Il faut une complicité et une rigueur sans faille pour ne pas risquer le pire. "
C'est une tension permanente et éprouvante, témoigne Martial.
Le jour, on grimpe en évitant les pierres qui tombent. La nuit, on dort suspendus au-dessus de 1 000 m de vide... Le stress épuise. " Huit jours durant, à raison de trois heures au moins pour chaque longueur (50 m en moyenne), la cordée remonte la face dans un silence seulement troublé par le cliquetis de la ferraille et les coups portés pour enfoncer les pitons.
Plusieurs fois, leur progression croise l'histoire. Les plus grands alpinistes se sont illustrés dans ce temple de l'escalade : Bonatti, Magnone, Profit, Escoffier, Destivelle, Babanov, Lafaille... "
Les anciens nous ont inspirés et peut-être même un peu guidés ", s'amusent les compères. Inventifs, ils dessinent leur voie en enchaînant les pas en libre, les rétablissements, les passages en dalles et les fissures. Le plus souvent, la paroi se relève tant et si bien qu'ils doivent s'aider de moyens artificiels pour progresser à l'aide de coinceurs, de crochets et de sangles. Dumas et Fredriksen maîtrisent la technique à la perfection, après s'être confrontés aux pires verticales de la planète. Aux Drus, ils en retrouvent les sensations. "
C'est l'exotisme près de chez soi ", sourit Martial. Les deux derniers jours sont les plus éprouvants : deux longueurs de 50 m chacune dans une immense dalle compacte vidée de ses prises. Les deux hommes y piétinent jusqu'à s'y faire peur, "
une chance devenue rare dans les Alpes ". à 16 h, le 4 février, ils sont au sommet, la cigarette de la victoire aux lèvres, la plénitude chevillée au corps, la postérité devant eux.
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