Le 06/06/2006 - 12h20
Par
SPORT / Bruno Clement
1 000 km dans la nuit polaire
SportWeek
Le blizzard, - 50°, la glace qui menace d'engloutir les hommes, des ours carnivores et la nuit infinie... Voilà le quotidien de Mike Horn et Borge Ousland sur la route du pôle Nord géographique.
Une vision d'apocalypse. Quelque chose comme le jour d'après la vitrification nucléaire. Ou encore une catastrophe cosmique majeure. L'extinction du soleil, par exemple. La Terre baigne alors dans la nuit définitive. Et la planète n'est plus qu'un désert de glace, une gigantesque banquise balayée par le blizzard, capable de déraciner n'importe quel arbre de la création. Aussi, rien ne pousse. Rien ne vit, ou presque. Seuls s'accrochent quelques animaux féroces, susceptibles de résister à des températures de - 40 °. Voilà ce qui attend Mike Horn et son compagnon norvégien Borge Ousland.
Car ces images, tout droit sorties d'un film de science-fiction, on n'ose dire d'anticipation, existent sur la Terre, depuis la dernière glaciation. Autant dire depuis toujours. Aux pôles, bien sûr, et en hiver. La nuit y est alors permanente et les températures tutoient les - 50°, gelant l'océan, transformé en banquise. Forcément, nul n'a jamais réussi à traverser l'Arctique depuis la Sibérie (Russie) jusqu'au pôle Nord géographique (90°), en tout cas en hiver, quand le soleil ne se lève jamais.
Ce défi extrême est une idée de Borge Ousland. L'explorateur norvégien a déjà réussi ce challenge, mais de " jour ". Quant à Mike, aventurier professionnel, né en Afrique du Sud et installé en Suisse (Château d'Oex), il a déjà tenté le périple à une époque plus favorable, en guise de préparation à son tour du monde sur le cercle polaire arctique, soit entre le 66° et le 76° de latitude nord. Il avait dû renoncer à quelques jours du but (après avoir atteint le 85°), les doigts d'une de ses mains ayant gelé. Ce souvenir lui faisait dire, au mois de décembre :
" Il faut que je retourne au pôle, la dernière fois, j'ai oublié quelque chose. " Le bout de ses phalanges, donc.
L'homme a de l'humour, mais ce n'est pas pour autant un rigolo. Sa main droite le jure. Outre le bout du pouce, de l'index et de l'annulaire, il y manque la troisième phalange du majeur. Elle fut sectionnée, il y a longtemps, par la tourelle d'une mitrailleuse, lorsque, jeune officier des forces spéciales sud-africaines, Mike guerroyait en Angola contre les troupes cubaines venues soutenir le MPLA, le parti au pouvoir.
Durs au mal, animés par un mental en acier trempé, ultra-expérimentés, les deux aventuriers s'engagent sur cette terra incognita, cette nuit inconnue, en connaissance de cause. Tout a été planifié, pensé, soupesé, estimé, à commencer par le tableau de marche. à raison de 15 km par jour, les deux explorateurs devraient mettre 67 jours pour parvenir au pôle, point magique où l'on fait un tour du monde rien qu'en virant sur soi.
Équipés de skis de télémark (plus légers que les skis de randonnée mais plus porteurs que des skis de fond), dont la semelle est garnie de peau de phoque synthétique pour mieux accrocher, ils tractent chacun une luge de 160 kg, poids au départ. Au fil de leur progression, celle-ci s'allégera de 1,5 kg par jour, rien qu'en nourriture consommée. C'est pourtant au départ de l'expédition que la situation est la plus critique. Au début de l'hiver, la glace n'est pas encore tout à fait prise et les risques de voir la banquise se fragmenter en " îlots dérivants " ou, pire, s'écrouler sous le poids des traîneaux ne sont pas négligeables. Or à cette latitude et même vêtu d'une combinaison polaire, l'espérance de vie d'un homme tombant à l'eau n'excède pas deux minutes. Les quinze premiers jours sont donc redoutables.
Le 11 janvier, la glace autour du cap Artichesky, point de départ de la progression, était encore très instable, de violents vents de sud balayant l'île de Schredny, brisant la banquise et la repoussant loin des côtes. Des pilotes d'hélicoptères russes, qui avaient survolé la zone, indiquaient que la glace dérivait à une vitesse de 10 km/h (à comparer au 15 km quotidien prévus au tableau de marche). Mike Horn et Berge Ousland étaient dans l'impossibilité de s'élancer. Et commençaient à envisager d'utiliser deux petits canots pneumatiques afin de rejoindre la glace ferme.
Attention aux ours!
Vieille peur archaïque de l'homme, le deuxième danger est animal. Géant de 400 kg, l'ours polaire rode sur la banquise. Avec sa morphologie parfaitement adaptée au milieu, balançant habillement sa masse musculaire, il est capable de marcher des centaines de kilomètres sur les fines plaques, fragiles comme du verre, recouvrant la mer. Ses pattes, garnies de coussinets " antidérapants " (ils ont été étudiés par des manufacturiers afin de concevoir des pneus neige !) et armées de griffes acérées, en font un prédateur très dangereux. D'ordinaire, il se contente de viande de phoque. Mais pour se prémunir contre toute menace, Borge porte en permanence un fusil à canon court. Mike se contente de son pistolet lance-fusée de détresse.
Le troisième danger, qui cristallise les deux premiers, est cette nuit permanente, l'obscurité plus ou moins totale qui masque les traquenards et complique chaque geste. Imaginez-vous, par exemple, monter une tente, dans une tempête de neige et par - 50 ° (les chambres froides industrielles dépassent rarement les - 15 °), sans pouvoir ôter vos moufles, le tout dans la nuit ?
Vous ne pourriez même pas pleurer de rage, vos larmes en gelant détruiraient la cornée de vos yeux et vos pommettes. Et en supposant que vous réussissiez à dérouler votre sac de couchage, une fois à l'abri, vous seriez soumis à une autre angoisse : les bruits de la glace. Elle craque, soudainement, comme un arbre que l'on abat ou alors elle joue en produisant le crépitement d'un feu de bois. Et vous toujours, vous ne pouvez rien voir. Il faut des nerfs d'acier pour résister psychologiquement à la nuit polaire.
De cette ambiance crépusculaire, Mike entend bien tirer profit.
" Pour moi, c'est un avantage de ne plus être soumis à l'alternance jour-nuit, de perdre ces repères : je peux marcher plus longtemps, manger plus tard", disait-il avant de partir. Le 15 janvier, Borge annonçait depuis la ville sibérienne de Norilsk que la glace s'était reformée en une couche très mince autour du cap Arktichensky, mais pas assez épaisse pour que l'on puisse marcher dessus. Les deux hommes décidaient de s'envoler vers le point de départ, afin de suivre, " en direct ", l'évolution de la situation. Impatient d'en découdre, Mike était partisan d'affronter la route au plus vite. Mais selon sa propre définition,
" un véritable aventurier est un vieil aventurier ", preuve qu'il n'a jamais été suicidaire.
Ils retardaient donc leur entrée dans le grand noir de quelques jours. Le bulletin météo russe du 17 janvier prévoyait une glace très instable durant les 115 premiers kilomètres.
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