Le 25/09/2008 - 17h00
Par
SPORT / Aurélie Beaudouin
A bord de Tara, goélette-laboratoire, trente scientifiques se sont laissés emprisonner par la banquise, durant 507 jours, pour mesurer l'impact du réchauffement climatique. Leurs conclusions font froid dans le dos.
La Terre se réchauffe et la banquise fond. Ça, tout le monde le sait. Trente scientifiques ont pourtant décidé d'aller le constater eux-mêmes, sur place et sur une longue durée. Très longue même. Puisqu'ils ont passé 507 jours sur un bateau coincé dans la glace, à réaliser de multiples études sur le changement climatique, dans le cadre du programme Damoclès, mis en place par l'Union européenne. Températures de l'air, de l'eau, de la glace, épaisseur de la banquise, taux d'humidité : des milliers de données ont été collectées lors de cette expédition, dont la dernière du genre remontait à... 1893. Pour mener à bien cette mission, les scientifiques se sont relayés du 3 septembre 2006 au 21 janvier 2008, à bord de Tara, une goélette aménagée en laboratoire. Le but était simple : attendre que le bateau soit pris dans la glace et le laisser dériver comme bon lui semble, sur 5200 km au total, le temps de sortir de la banquise.
L'oeil de Moscou
Mais cela s'est avéré beaucoup plus compliqué sur le terrain. "Les Russes considèrent que l'Arctique leur appartient. Les douaniers ne nous ont donc pas laissés rejoindre notre point de départ. Puis tout s'est débloqué en quelques heures. Mais à la condition qu'un Russe participe à la mission, raconte Étienne Bourgois, le directeur de l'expédition. Victor Karasev est donc monté à bord comme technicien radio, rendant compte de la mission à son pays. Et finalement, celui que l'on considérait au départ comme un espion s'est avéré être un gentil garçon !" Après avoir attendu la fenêtre météo adéquate, Tara a enfin pu se rendre au point de départ de sa dérive, à environ 200 km du pôle Nord. Une fois la prise en glace effectuée, restait donc à se laisser glisser. Sauf que la glace s'est brisée au bout de dix jours et que tout le matériel posé autour du bateau s'est retrouvé à flotter sur des milliers de petits glaçons à la dérive. En tout, les explorateurs ont dû effectuer six prises en glace. Des moments d'inquiétude qu'il a fallu gérer, au même titre que la promiscuité avec les ours.
Danses avec les ours
" En tout, les aventuriers en ont croisé dix-huit, et chacun sortait avec un fusil, au cas où. L'un de nos chiens a même été mordu à la patte, on a dû lui poser des points de suture ", poursuit Étienne Bourgois. Ce sera finalement le seul incident majeur de l'expédition. Seuls quelques coups reçus sur les doigts en cassant de la glace ou de légères gelures seront à déplorer. " Il y avait un médecin à bord, et un mini-hôpital. Heureusement, car il fallait cinq jours pour atteindre la terre ferme ", précise Étienne Bourgois. Latitude extrême oblige, 460 jours sur les 507 passés à dériver se sont déroulés dans le jour ou la nuit complets. De quoi déstabiliser les 30 scientifiques venus de France, d'Azerbaïdjan ou de Nouvelle-Zélande...
" Quand il fait nuit en permanence, ça joue sur le moral. C'est pourquoi l'équipage a décidé de supprimer les ampoules à basse consommation et les a remplacés par de plus intenses, afin d'augmenter la luminosité. Les belles photos en noir et blanc que je leur avais données ont également été peintes en couleur ", s'amuse le directeur de l'expédition. A bord d'un bateau de 36 m de long sur 10 m de large, au beau milieu de la banquise, la vie quotidienne se déroule finalement de la même façon que dans n'importe quelle habitation : cuisine, vaisselle, ménage... Chacun met la main à la pâte et change de tâche tous les lundis. Pour se réchauffer le corps et l'esprit, on fête les anniversaires, les fêtes nationales, les passages de latitude, mais aussi Noël et le nouvel an, avec champagne et vodka ! Les scientifiques se sont même inventés des Jeux olympiques de l'Arctique, avec pour épreuve reine, le lancer de poisson gelé.
L'apocalypse approche
Entre les mesures scientifiques et les discussions stratégiques concernant le périple de Tara, l'équipage a longuement débattu des événements se déroulant à des milliers de kilomètres de là. L'élection présidentielle française ou la Coupe du monde de rugby ont largement égayé les journées de mauvais temps. " Naufragés " au milieu de la banquise, les scientifiques sont restés connectés en permanence avec les laboratoires du programme Damoclès, qui récupéraient les données. Au final, les conclusions de cette incroyable expédition font froid dans le dos. " Avant Tara, on ne disposait pas de données précises sur l'Arctique, notamment en hiver. Et ce qu'on a vu est bien pire que ce qu'on avait imaginé au départ, regrette Christian de Marliave, coordinateur scientifique de l'expédition. D'ici 2015 à 2030, il n'y aura plus de banquise en été, car au cours du siècle dernier, l'Arctique s'est réchauffé de 2,1°C, soit trois fois plus que le reste de la Terre, poursuit-il. Or quand la glace fond, elle est remplacée par l'océan, qui est plus sombre, et qui absorbe donc davantage les rayons du soleil et les transmet au peu de banquise qui reste aux alentours. C'est un cercle vicieux. Mais nous ne sommes là que pour constater. C'est aux politiques de faire leur travail maintenant, car il y a urgence. " Tara devrait retourner en Arctique d'ici cinq ans. La banquise existera toujours. Mais les scientifiques de l'expédition savent déjà que ce qu'il en restera, ne leur permettra pas de dériver 507 jours...
Le film de Bruno Vienne retraçant l'expédition Tara sera diffusé le 17 octobre lors de la soirée polaire du festival "Les écrans de l'aventure" à Dijon, en présence de Christian de Marliave.
Soyez le premier à donner votre avis