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Alpinisme

Le 03/06/2010 - 10h37
Par SPORTWEEK / Aurélie Beaudouin

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Exclu/ Maurice Herzog : "L'Annapurna a changé ma vie"

Maurice Herzog dans son chalet de Chamonix-Photo : AB

Maurice Herzog dans son chalet de Chamonix-Photo : AB

Il y a 60 ans jour pour jour, l'expédition française menée par Maurice Herzog atteignait le sommet de l'Annapurna (8091m). L'ancien ministre des Sports, 91 ans, s'en souvient encore parfaitement.

3 juin 1950, 14h. Pour la première fois de l'histoire, l'Annapurna et ses 8091m sont vaincus. Deux Français atteignent le sommet : Maurice Herzog et Louis Lachenal, qui dès lors, seront considérés comme des héros des temps modernes. La photo de Herzog brandissant le drapeau français fait la Une de "Paris Match" et les ventes permettent au magazine de se sauver de la faillite. Mais les deux hommes doivent payer un lourd tribut à cet exploit : leurs doigts et leurs orteils,  complètement gelés, doivent être amputés durant la descente.
Si Louis Lachenal est décédé cinq ans plus tard, Maurice Herzog a lui entamé une carrière politique de premier plan, qui l'a conduit, entre autres, au secrétariat d'Etat à la Jeunesse et aux Sports (1958-1965) et à la mairie de Chamonix (1968-1977). Aujourd'hui âgé de 91 ans, Maurice Herzog, qui partage sa vie entre Neuilly-sur-Seine et Chamonix, est revenu pour nous sur cette expédition qui a changé sa vie.


Maurice Herzog, combien de fois avez-vous raconté votre expédition dans l'Annapurna ?
Dans ma vie professionnelle, je n'en parlais jamais. Et personne ne m'en parlait, par discrétion. Mais tout le monde était au courant. Il suffit de voir mes mains, et imaginer mes pieds... Je ne voulais pas les emmerder avec ça.

Est-ce que vous vous en souvenez comme si c'était hier ?
Oui. Je me souviens de tous les détails.

Alors vous allez nous la raconter encore une fois... L'ascension finale a eu lieu le 3 juin, mais à quel moment avez-vous quitté la France ?
C'était en avril, assez tard. Il fallait faire des reconnaissances avant. Et je n'imaginais pas que cela prendrait tant de temps, surtout pour aller au pied des montagnes : traverser la vallée de Tukucha, et la vallée principale, la Kali Gandaki... Aujourd'hui, il n'y a plus de problèmes pour y aller.

"Moi je suis encore là, c'est une injustice"

Comment vous êtes-vous préparé ?
J'étais tout seul pour préparer. Les autres membres de l'expédition étaient à Chamonix. Il fallait être à Paris, pour ça ! Pour trouver l'argent, tout ça... Je ne le dit pas trop dans le livre (Annapurna, premier 8000, paru en 1951, ndlr), mais on m'avait vraiment laissé seul. J'avais peur, pendant l'expédition, qu'il manque quelque chose par ma faute.

Il était donc naturel que vous soyez le chef de l'expédition...
C'est le comité de l'Himalaya, une émanation du Club alpin français, qui m'a nommé. C'était du sérieux. Le comité s'est réuni, et la première chose qu'ils ont cherché à faire, c'est nommer un chef. Une fois que j'ai été nommé, je me suis joint au comité, et on a choisi les membres de l'expédition.

Qui étaient vos compagnons de route ?
Dans cette expédition, il y avait les meilleurs éléments de l'alpinisme mondial. Lionel Terray, Louis Lachenal, Gaston Rébuffat... C'étaient les plus grands. Jean Couzy était très bien aussi, polytechnicien mais pas fier de l'être. Il y avait un type qui s'appelait Marcel Shatz, qui a été épatant aussi. Ils ont tous été très très bien. Et ils sont tous morts... Il y a un seul survivant, c'est Francis de Noyelle. Cela me fait de la peine de penser à tout ça. Moi, je suis là, c'est une injustice.

Louis Lachenal est mort dans la Vallée blanche, à Chamonix...
Dans la Vallée blanche ? Je ne m'en souvenais plus... C'est triste de se tuer dans la Vallée blanche...quand on connait bien, en plus.

Quelle était l'ambiance entre les membres de l'expédition ?
Les autres compagnons ont été formidables, il y avait une très bonne ambiance. Il n'y a jamais eu d'engueulades.

Maurice Herzog (en blanc) et ses compagnons lors de l'ascension de l'Annapurna-Photo : Claude MarinMaurice Herzog (en blanc) et ses compagnons lors de l'ascension de l'Annapurna-Photo : Claude Marin



Les Français étaient-ils au courant de votre départ ?
On en avait beaucoup parlé dans la presse. Il y avait pas mal de gens au départ d'Orly, même s'ils étaient encore plus nombreux au retour... Les gens étaient tous au courant, d'autant que c'était une expédition financée par souscription nationale. Comme on n'avait pratiquement pas de subventions, on a demandé de l'argent à tout le monde : l'Etat, les particuliers... Finalement, on n'a pas réuni tant d'argent que ça. Avec toute la publicité qui a été faite autour de ça, si cela se passait aujourd'hui, tout le monde me donnerait de l'argent si je tendais la main. Avant, c'était plus compliqué. Les gens disaient : "L'Himalaya, c'est où, ça ? Dans les îles ?"

Quand vous êtes partis, vous étiez sûrs de réussir ?
On refusait de faire des pronostics, car tout était tellement inconnu. On ne savait pas exactement quel était notre objectif : l'Annapurna, le Dhaulagiri (8167m, septième plus haut sommet du monde, gravi en 1960, ndlr)...

"Moins 60°C au sommet"

Comment étaient les cartes à l'époque ?
Fausses. On a perdu beaucoup de temps lors de la marche d'approche, car sur la carte, la distance n'est pas très grande, mais sur le terrain, ce n'est pas pareil...
 
Combien de kilos de matériel avez-vous emporté ?
On avait six tonnes de matériel. Mais on avait des centaines de porteurs, qui nous ont suivis, plus ou moins haut selon leurs capacités. A un moment, ils n'ont pas voulu continuer, car ils trouvaient qu'on allait trop haut, donc ils ont fait grève. Leur chef s'est énervé et leur a promis plus d'argent, et ils ont continué l'aventure.

Quel genre de vêtements portiez-vous ?
Ça n'a rien à voir avec aujourd'hui, mais on n'était pas tellement en retard, finalement. Ça a été une période novatrice. C'était le début du nylon, notamment pour les cordes et les tentes. On était précurseurs.

Et les chaussures ?
Elles étaient en cuir, avec des semelles en caoutchouc, et des reliefs en guise de crampons. Si quelqu'un partait aujourd'hui comme on était équipé il y a soixante ans, il ne serait pas ridicule.

La nourriture, l'eau ?
On avait des rations, de vallées et d'altitude. En altitude, c'était du concentré, des aliments assez sucrés pour donner de la force. On mangeait à notre faim. On en a eu assez pour faire la montée et la descente. Durant la marche d'approche, on allait chercher de l'eau dans les torrents. Pour le sommet, on avait fait des provisions.

Aviez-vous accès aux prévisions météo ?
Par radio, on prenait la météo à New Delhi, tous les jours. En règle générale, elle n'a pas été mauvaise. Même si au somment, il faisait -50°, -60°c.

Maurice Herzog-Photo : Claude MarinMaurice Herzog-Photo : Claude Marin



Avez-vous eu la tentation de faire demi-tour ?
Jamais. En fonction des difficultés, des problèmes, on adaptait le dénivelé qu'on allait grimper chaque jour.

Avez-vous souffert du mal des montagnes ?
On s'est adapté. Nous étions tous des alpinistes confirmés, même si c'était la première fois qu'on allait aussi haut. A l'époque, les appareils à oxygène n'étaient pas tellement au point et pesaient très lourds, donc on avait tiré un trait sur l'oxygène. En fait, j'avais parié sur l'adaptation de l'organisme, car quand l'oxygène baisse, les globules rouges augmentent. J'ai fait un pari avec moi-même, le pari que le corps s'adapterait.

"Dès qu'un morceau de doigt pourrissait, le médecin coupait"

Le fait d'avoir été résistant durant la Deuxième Guerre mondiale vous a-t-il aidé ?
Oui, c'est une expérience qui m'a servi mentalement.

Qu'avez-vous ressenti à l'arrivée au sommet ?
On ressent une sensation de bonheur. Je voulais surtout voir tous les autres sommets et jouir de cet instant. Le sommet, c'est une arrête. J'ai planté le drapeau français, et on a fait des photos. Au bout de dix minutes, Lachenal a dit qu'il voulait redescendre. Moi, je suis resté plus d'une heure. C'est après que la mousson est arrivée.

Comment s'est passée la descente ?
Ça allait plus vite. Mais c'est durant la descente qu'on nous a amputés. Le médecin (Jacques Oudot, ndlr) était prévu pour ça. Dès qu'un morceau pourrissait, il le coupait, à la demande. Il fallait le faire. Mais perdre des doigts, ce n'est pas drôle.

En route vers l'Annapurna-Photo : Claude MarinEn route vers l'Annapurna-Photo : Claude Marin



Quel a été le meilleur moment de votre expédition ?
Quand je suis arrivé en haut. C'est un moment d'épanouissement. Je sentais que ma vie allait changer. Ça a été le cas.

Comment s'est passé le retour en France, le 17 juillet ?
J'ai été très surpris de l'impact que ça a eu. Quand j'ai vu tout ce monde, j'étais épaté. On a eu un accueil extraordinaire. Après le retour, j'ai fait une quarantaine de conférences, salle Pleyel, qui pouvait accueillir 2500 personnes. J'en avais marre après... 

"Allez sur la Lune, ça m'aurait passionné"

Aviez-vous prévu, avant de gravir l'Annapurna, de vous lancer en politique ensuite ?
Oui, c'était déjà prévu. La politique me tentait déjà beaucoup avant. C'est peut-être dû au fait que j'aie été résistant.

Êtes-vous déjà retourné dans cette région ?
J'y suis retourné plusieurs fois, mais pas tellement souvent. Je n'en suis pas fana à ce point-là. Je ne suis pas obnubilé. 

Ne rêviez-vous pas de grimper l'Everest (exploit réussi pour la première fois en 1953, par Edmunt Hillary, ndlr)?
Non, ça ne m'intéressait pas. Bien sûr, c'était le plus haut, mais sur le plan de l'alpinisme, ce n'est pas intéressant du tout. Il y a une longue marche sur un glacier. On arrive à un col, puis il y a une arrête, jusqu'au sommet. Il n'y avait rien d'extraordinaire. Je crois que c'était plus facile que l'Annapurna.

Quel serait votre rêve si vous aviez 30 ans aujourd'hui ?
Bonne question... Je crois que ce serait dans le domaine aérien, découvrir d'autres planètes. Aller sur la Lune, ça m'aurait passionné...





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