Le 03/06/2010 - 10h37
Par
SPORTWEEK / Aurélie Beaudouin
Il y a 60 ans jour pour jour, l'expédition française menée par Maurice Herzog atteignait le sommet de l'Annapurna (8091m). L'ancien ministre des Sports, 91 ans, s'en souvient encore parfaitement.
Les Français étaient-ils au courant de votre départ ?
On en avait beaucoup parlé dans la presse. Il y avait pas mal de gens au départ d'Orly, même s'ils étaient encore plus nombreux au retour... Les gens étaient tous au courant, d'autant que c'était une expédition financée par souscription nationale. Comme on n'avait pratiquement pas de subventions, on a demandé de l'argent à tout le monde : l'Etat, les particuliers... Finalement, on n'a pas réuni tant d'argent que ça. Avec toute la publicité qui a été faite autour de ça, si cela se passait aujourd'hui, tout le monde me donnerait de l'argent si je tendais la main. Avant, c'était plus compliqué. Les gens disaient : "L'Himalaya, c'est où, ça ? Dans les îles ?"
Quand vous êtes partis, vous étiez sûrs de réussir ?
On refusait de faire des pronostics, car tout était tellement inconnu. On ne savait pas exactement quel était notre objectif : l'Annapurna, le Dhaulagiri (8167m, septième plus haut sommet du monde, gravi en 1960, ndlr)...
"Moins 60°C au sommet"
Comment étaient les cartes à l'époque ?
Fausses. On a perdu beaucoup de temps lors de la marche d'approche, car sur la carte, la distance n'est pas très grande, mais sur le terrain, ce n'est pas pareil...
Combien de kilos de matériel avez-vous emporté ?
On avait six tonnes de matériel. Mais on avait des centaines de porteurs, qui nous ont suivis, plus ou moins haut selon leurs capacités. A un moment, ils n'ont pas voulu continuer, car ils trouvaient qu'on allait trop haut, donc ils ont fait grève. Leur chef s'est énervé et leur a promis plus d'argent, et ils ont continué l'aventure.
Quel genre de vêtements portiez-vous ?
Ça n'a rien à voir avec aujourd'hui, mais on n'était pas tellement en retard, finalement. Ça a été une période novatrice. C'était le début du nylon, notamment pour les cordes et les tentes. On était précurseurs.
Et les chaussures ?
Elles étaient en cuir, avec des semelles en caoutchouc, et des reliefs en guise de crampons. Si quelqu'un partait aujourd'hui comme on était équipé il y a soixante ans, il ne serait pas ridicule.
La nourriture, l'eau ?
On avait des rations, de vallées et d'altitude. En altitude, c'était du concentré, des aliments assez sucrés pour donner de la force. On mangeait à notre faim. On en a eu assez pour faire la montée et la descente. Durant la marche d'approche, on allait chercher de l'eau dans les torrents. Pour le sommet, on avait fait des provisions.
Aviez-vous accès aux prévisions météo ?
Par radio, on prenait la météo à New Delhi, tous les jours. En règle générale, elle n'a pas été mauvaise. Même si au somment, il faisait -50°, -60°c.
Avez-vous eu la tentation de faire demi-tour ?
Jamais. En fonction des difficultés, des problèmes, on adaptait le dénivelé qu'on allait grimper chaque jour.
Avez-vous souffert du mal des montagnes ?
On s'est adapté. Nous étions tous des alpinistes confirmés, même si c'était la première fois qu'on allait aussi haut. A l'époque, les appareils à oxygène n'étaient pas tellement au point et pesaient très lourds, donc on avait tiré un trait sur l'oxygène. En fait, j'avais parié sur l'adaptation de l'organisme, car quand l'oxygène baisse, les globules rouges augmentent. J'ai fait un pari avec moi-même, le pari que le corps s'adapterait.
"Dès qu'un morceau de doigt pourrissait, le médecin coupait"
Le fait d'avoir été résistant durant la Deuxième Guerre mondiale vous a-t-il aidé ?
Oui, c'est une expérience qui m'a servi mentalement.
Qu'avez-vous ressenti à l'arrivée au sommet ?
On ressent une sensation de bonheur. Je voulais surtout voir tous les autres sommets et jouir de cet instant. Le sommet, c'est une arrête. J'ai planté le drapeau français, et on a fait des photos. Au bout de dix minutes, Lachenal a dit qu'il voulait redescendre. Moi, je suis resté plus d'une heure. C'est après que la mousson est arrivée.
Comment s'est passée la descente ?
Ça allait plus vite. Mais c'est durant la descente qu'on nous a amputés. Le médecin (Jacques Oudot, ndlr) était prévu pour ça. Dès qu'un morceau pourrissait, il le coupait, à la demande. Il fallait le faire. Mais perdre des doigts, ce n'est pas drôle.
Quel a été le meilleur moment de votre expédition ?
Quand je suis arrivé en haut. C'est un moment d'épanouissement. Je sentais que ma vie allait changer. Ça a été le cas.
Comment s'est passé le retour en France, le 17 juillet ?
J'ai été très surpris de l'impact que ça a eu. Quand j'ai vu tout ce monde, j'étais épaté. On a eu un accueil extraordinaire. Après le retour, j'ai fait une quarantaine de conférences, salle Pleyel, qui pouvait accueillir 2500 personnes. J'en avais marre après...
"Allez sur la Lune, ça m'aurait passionné"
Aviez-vous prévu, avant de gravir l'Annapurna, de vous lancer en politique ensuite ?
Oui, c'était déjà prévu. La politique me tentait déjà beaucoup avant. C'est peut-être dû au fait que j'aie été résistant.
Êtes-vous déjà retourné dans cette région ?
J'y suis retourné plusieurs fois, mais pas tellement souvent. Je n'en suis pas fana à ce point-là. Je ne suis pas obnubilé.
Ne rêviez-vous pas de grimper l'Everest (exploit réussi pour la première fois en 1953, par Edmunt Hillary, ndlr)?
Non, ça ne m'intéressait pas. Bien sûr, c'était le plus haut, mais sur le plan de l'alpinisme, ce n'est pas intéressant du tout. Il y a une longue marche sur un glacier. On arrive à un col, puis il y a une arrête, jusqu'au sommet. Il n'y avait rien d'extraordinaire. Je crois que c'était plus facile que l'Annapurna.
Quel serait votre rêve si vous aviez 30 ans aujourd'hui ?
Bonne question... Je crois que ce serait dans le domaine aérien, découvrir d'autres planètes. Aller sur la Lune, ça m'aurait passionné...
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