Le 16/11/2006 - 18h03
Par
SPORT / Mark Bailey et Stéphane Méjanès
Marathon Man, 2110 km en courant
SportWeek
Du 17 septembre au 5 novembre, Dean Karnazes a accompli ce qu'aucun autre homme avant lui n'avait jamais tenté : courir 50 marathons en 50 jours consécutifs. Il l'a fait dans 50 États différents des États-Unis. Un surhomme ?
" Pour autant que je le sache, personne n'a jamais tenté ça auparavant ", lance Dean Karnazes, beau brun originaire de Californie et au corps d'athlète parfaitement sculpté. C'est une affirmation qui prend tout son sens dans la bouche de quelqu'un qui s'était fixé pour objectif de courir 50 marathons (42,195 km) dans 50 états différents des États-Unis, en 50 jours consécutifs, un défi baptisé Endurance 50. Et qu'il a réussi, achevant ses 50 travaux au Marathon de New York, le 5 novembre dernier. "
Je voulais juste savoir si c'était possible ", avoue-t-il. De la première étape, dans le Montana, à la dernière, au coeur de la Grosse Pomme, il a couru une moyenne de cinq heures par jour, dans de multiples conditions, du froid extrême de l'Alaska à la chaleur torride de l'Arizona. En gardant à l'esprit son objectif, à la fois personnel et collectif.
Montrer l'exemplePersonnel d'abord. Le jour de ses 30 ans, en plein milieu d'une fête bien arrosée, il est brutalement frappé par une dépression. Bien que sportif accompli (mais pas mordu de course), il éprouve le besoin fébrile de se lancer de nouveaux défis physiques et psychologiques. Il rentre chez lui, enfile les chaussures qu'il utilisait pour jardiner et part courir 50 km. C'est comme s'il ne s'était jamais arrêté depuis. Collectif ensuite. Son but est simple : montrer l'exemple.
" En tant que nation, les états-Unis se sont laissés entraîner par la folie des grandeurs, analyse-t-il. J'aimerais que cette expérience réveille les consciences. " Joignant le geste à la parole, il a, durant 50 jours, effectué deux millions de pas et son coeur a battu plus de deux millions de fois. Pour répondre aux besoins de son corps, il s'est bourré de cheesecakes et de pizzas, a bu des litres de boissons énergétiques (près de 130 au total, autant qu'une personne " normale " en trois mois), et brûlé 150 000 calories.
En chemin, il a fait subir à son corps des épreuves physiques inédites. Son entraîneur, Chris Carmichael, plus connu pour avoir été celui du sextuple vainqueur du Tour de France, Lance Armstrong, admire l'exploit. "
Pour préparer son plan d'entraînement, nous avons étudié des tas d'articles consacrés à des alpinistes ayant gravi l'Everest et à des cyclistes ayant participé au Tour de France, précise-t-il. Il n'y avait aucune littérature sur le fait de courir tous les jours pendant sept semaines. Même l'armée n'avait pas de statistiques en la matière. "
Pour Karnazes, 43 ans, père de deux enfants, il n'y avait pourtant là rien d'exceptionnel. En octobre 2005, il avait parcouru 563 km sans s'arrêter, en 80 heures et 44 minutes, dont trois nuits sans dormir. "
La troisième nuit, j'étais dans un état presque psychotique, se souvient-il. Mon esprit était totalement détaché de mon corps. " Il n'a pas toujours été aussi performant. En 2002, alors qu'il courait seul le Providian Relay, en Californie, une épreuve en principe réservée à des équipes de douze, il s'est endormi. Il a été réveillé par le klaxon et les phares d'une voiture qui fonçait sur lui. Avant de sombrer, il avait bouclé 250 km en 50 heures. Aujourd'hui, il est l'un des dignes représentants de cette nouvelle race de spécialistes de l'endurance, les " ultra runners ", qui mettent un point d'honneur à ne jamais descendre en dessous de la distance du marathon.
Un marathon au pôle Sud Il a participé à plus de cent épreuves de ce genre sans jamais s'en satisfaire pleinement. Il faut encore qu'il mette son corps en souffrance dans des conditions géographiques et de climat extrêmes. En 2002 toujours, il écrivait une page d'histoire en Antarctique. Avec un groupe d'athlètes, il était largué à 42,195 km du pôle Sud, dans des vents terribles et par une température de -40° C. Plusieurs ont été très vite arrêtés par la neige. Ceux qui ont atteint le pôle portaient des chaussures adaptées, Karnazes l'a fait avec sa paire de course habituelle...
En 2004, il a participé à ce qu'on a alors appellé "
la course la plus difficile au monde ", le Badwater Ultramarathon, une " promenade " de 217 km sur la croûte craquelée de la Vallée de la Mort. Le thermomètre est monté jusqu'à 54°C. Karnazes portait une combinaison en synthétique microfibre pour le protéger de la chaleur et se concentrait pour ne poser les pieds que sur les bandes blanches de signalisation afin d'éviter que ses chaussures fondent. Durant l'un de ses entraînements extrêmes, au début de l'année, dans le désert californien, il a été pris d'hallucination, persuadé d'apercevoir au loin... le Bibendum Michelin.
Ne jamais se plaindreSa force, Karnazes la puise en lui. "
Ces courses sont autant physiques que mentales, confie-t-il. On peut entraîner son corps pour faire n'importe quoi mais, à un moment donné, il envoie des signaux au cerveau pour lui demander d'arrêter. Il faut passer outre. Les limites sont dans nos têtes. " Sur les 50 marathons de son programme, seuls huit étaient des compétitions officielles. Les autres ont été tracés pour lui. Sur certains, dont l'itinéraire pouvait être soumis à autorisation, ils n'étaient parfois que quatre à courir avec lui. Sur beaucoup d'autres, ils étaient des dizaines (jusqu'à 250). "
Certains jours, c'était difficile de repartir mais la chaleur que les gens me témoignaient envahissait mon corps ", assure-t-il.
Courir avec des individus qui ont vécu de graves traumatismes, comme les victimes de l'ouragan Katrina ou des attentats du 11 septembre, lui a toujours permis de relativiser. "
À Atlanta, au km 12, j'ai glissé sur la route à cause de la pluie et je suis tombé lourdement, raconte-t-il. Je me suis blessé à la main et aux genoux, j'ai même craint l'infection. Mais je n'ai jamais pensé à me plaindre. La personne qui courait à côté de moi avait survécu à trois cancers. " Si l'aventure qu'il vient de boucler reste la plus radicale, il en redemande. "
Le lendemain du dernier marathon, c'était si étrange de ne pas être obligé de courir que j'ai refait un marathon, lâche-t-il tranquillement. Et le lendemain, aussi. " Endurance 52 aurait donc été plus juste. L'été prochain, Dean s'installera à Chamonix, avec femme et enfants, pour préparer l'Ultra Trail du Tour du Mont-Blanc (158 km avec 8 500 m de dénivelé positif). Une occasion pour les Français de croiser cet " ultraman ".
Mark Bailey et Stéphane Méjanès
50 SUR 50
Le périple de Dean Karnazes a débuté le 17 septembre à
Saint-Charles, dans le Montana, pour s'achever le 5 novembre dans le
cadre prestigieux du Marathon de New York. Avec son équipe, il a
emprunté des terrains de jeu très différents dans des climats qui
l'étaient tout autant. En voici quelques exemples.
MAUI, HAWAII4 octobre, 18e étapeUne chaleur étouffante et un taux d'humidité atteignant les 80 %. Les ressources énergétiques du corps s'épuisent beaucoup plus rapidement.
SURPRISE, ARIZONA5 octobre, 19e étapeKarnazes a cuit sous un soleil écrasant. La température moyenne est restée stable autour de 35°C, avec des pointes au-delà.
ANCHORAGE, ALASKA2 octobre, 16e étapeEn automne, l'Alaska présente des températures et des chutes de neige similaires à celles d'une station de ski européenne en hiver.
DEADWOOD, DAKOTA DU SUD26 septembre, 10e étapeDes ascensions épuisantes dans les montagnes et les canyons du Midwest, jusqu'à 1 900 m d'altitude où un vent de face attendait Karnazes.
BOULDER, COLORADO24 septembre, 8e étapeUne course très difficile parce que très pentue à une altitude supérieure à 1 500 m. L'air y est plus rare, les muscles souffrent du manque d'oxygène.
WHICHITA, KANSAS21 septembre, 5e étapeLe Kansas est réputé pour la violence de son climat : vents en rafales, pluies torrentielles. Karnazes a eu cette formule : " Ce sont les gigantesques manifestations de Mère Nature dans toute sa force ".
Et il est pour quand le 51e état? Faut s'appeller Samuel L.Jackson pour le faire...