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Wake/Kite/Wind

Le 14/08/2006 - 19h23
Par SPORT / Christelle Bruna

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Anne Quéméré : "L'imprévu fait la richesse de l'aventure"

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Entrée en 2002 dans le cercle fermé des aventuriers des temps modernes en traversant l'Atlantique Sud en solitaire et en aviron, Anne Quéméré n'allait pas en rester là. Deux ans plus tard, la Bretonne récidivait sur le tracé Nord, avant de réussir ce que personne n'avait osé tenter: traverser l'Atlantique en oceankite, canot relié à un cerf-volant. Rencontre après 55 jours de galère.

Anne, étiez-vous prédestinée à mener cette vie d'aventurière ?
Est-ce que l'on peut être prédestinée à mener de genre de vie je ne sais pas. Au départ, mon père nous a un peu jeté dedans lorsque nous étions enfant parce qu'il naviguait beaucoup. Il nous racontait souvent ses régates, ses voyages, ses tournages (il filmait les courses des grands voiliers). Peut-être que cela a déclenché quelque chose. S'il y a un facteur, c'est bien celui-là. L'océan est un univers qui m'est familier.


Qu'est-ce qui vous pousse à aller plus loin à chaque fois ?
Le fait de ne jamais être allée encore trop loin. De se dire que la limite est certainement plus loin que ce que l'on imaginait.


Avez-vous le besoin de prouver quelque chose ?
Je pense que la médiatisation aujourd'hui se porte plus sur les femmes. A mon sens, il y a autant d'hommes que de femmes engagés dans de tels défis. Pour une fois, les femmes ont le vent en poupe. Des femmes qui réalisent des choses, il y en a toujours eu. Mais au début du 20e siècle, on n'en parlait pas. Ce n'est pas une question d'avoir à se prouver des choses. On a plus de liberté qu'avant. Pour moi, Alexandra David-Neel, qui partait explorer le Tibet, était une femme beaucoup plus culottée que nous.


Parler des femmes aventurières, c'est une question de mode ?
Peut-être que cela permet de faire croire à une certaine parité. De faire taire les femmes, en leur disant voyez on parle de vous alors laissez-nous tranquilles (rires).


Comment êtes-vous venue au skite ?
Je l'ai découvert après ma deuxième traversée en aviron, il y a deux ans. Ce concept est né de l'esprit tordu d'un homme, Marc Ginisty, architecte de mes deux précédentes embarcations. Il considérait que traverser l'Atlantique en aviron n'était pas génial. Et que depuis que les voiles existent, il y avait plus simple à gérer qu'une paire d'aviron. Le skite, né dans les années 1980, il y avait un moment qu'il avait imaginé un flotteur éventuellement tracté par le skite. Il a eu l'idée mais il a également conçu le flotteur.


Comment êtes-vous passée de l'idée au projet ?
Cette aventure a été décidée à mon retour de la traversée de l'Atlantique en aviron, en septembre 2004. Tout est parti d'une boutade. Un jour, Marc m'a dit : " tu ne crois pas que ce serait plus intelligent de traverser l'Atlantique avec une voile ? Ce serait moins frustrant. " Il m'a aussitôt exposé son projet auquel j'ai immédiatement adhéré. J'ai pris quelques cours de skite pour voir si j'étais capable de gérer. Je me suis vite rendu compte que cela pouvait être quelque chose de plutôt sympa, plus agréable que l'aviron, qu'il y avait une notion de vitesse et que cela s'apparenter aux petits dériveurs que l'on pouvait pratiquer enfant.


Et après 55 jours, c'est toujours aussi fun ?
C'est fun quand il y a du vent. Ca l'est beaucoup moins quand il n'y en a pas. La difficulté est née d'une météo dénuée de vent, où j'ai fait du surplace des jours et des jours. Ca vraiment été la croix et la bannière. En présence de vent, c'est génial. C'est un petit engin qui surfe, qui permet de belles allures. C'est grisant. On se retrouve sur des surfs à 15 noeuds. A cette vitesse, au ras de l'eau sur un engin de 5 mètres, on a cette sensation de glisse pure. On fait un peu corps avec l'eau.


Physiquement, comment sort-on d'une telle épreuve ?
Je suis tellement heureuse d'être enfin arrivée que je n'ai pas envie de dormir. J'ai envie de profiter de tous les moments. Une telle traversée demande d'être en bonne condition mais pas de préparation particulière. Le kite n'est pas aussi physique que l'aviron. C'est du dos que j'ai le plus souffert. Au final, la difficulté était plus mentale que physique. Et ça ne se prépare pas. Cela dépend du caractère de chacun. Aujourd'hui je n'ai pas encore trouvé de préparation mentale. J'ai essayé la sophrologie, le yoga...Chez moi, cela ne fonctionne pas.


Comment avez-vous géré votre sommeil ?
Cela dépendait de la météo. Quand la nuit était claire je pouvais naviguer. Si la nuit était noire, je ne pouvais rien faire parce que je ne voyais pas l'aile en l'air. Il a constamment fallu que je m'adapte. J'avais des vacations quotidiennes mais les prévisions correspondaient rarement à la réalité. Surtout sur les côtes américaines et notamment près de New-York d'où je suis partie. C'est un endroit d'où naissent les dépressions. Et il y a eu cet anticyclone qui a énormément perturbé mes plans.


Vous avez connu des moments difficiles...
Oui, très difficiles. Pas physiquement, mais moralement. Ce n'est pas une question de solitude. Mais ces moments de pétole où l'on peut ne pas bouger pendant 72 heures. A terre, 72 heures cela ne paraît pas long, mais en mer quand on est seule, qu'il n'y a absolument rien autour de soi, que c'est le désert absolu et que vous vous retrouvez sur un flotteur qui fait cinq mètres sur deux...cela devient très vite quelque chose de difficile à gérer.


En profitiez-vous pour vous reposer ?
Non. C'est très difficile de se reposer parce que cela cogite beaucoup dans la tête. On s'imagine que l'on est là pour des siècles. Le temps prend une dimension tout autre. Ce sont des moments terribles.


Après 55 jours coupée de la civilisation, appréhendez-vous votre retour sur la terre ferme ?
Je m'attends à être un peu envahie. Cette phase de décompression n'est pas désagréable. Pour le moment nous ne sommes qu'en petit comité. L'arrivée à Douarnenez va être autre chose. C'est vrai que je l'appréhende.


Combien de jours sont nécessaires pour se remettre d'une telle aventure ?
Aussi curieux que cela puisse paraître, très peu. Lors de mes deux autres expéditions cela avait été très rapide. Et j'ai ma fille de huit ans, qui comme tous les enfants va faire sa rentrée des classes très bientôt...Il va falloir acheter les fournitures scolaires. Ce sont des choses qui vous replongent très rapidement dans le quotidien. Je pense que c'est nécessaire, cela permet de remettre très vite les pieds sur terre.


Comment vivez cet éloignement de votre fille ?
Très difficilement mais cela fait partie du prix à payer. Je l'appelais une fois par semaine. Pas plus parce que chaque coup de fil est une petite épreuve. Quand on raccroche, l'absence devient lourde. Le silence environnant est pesant.


Vous vous étiez fixé cinq semaines pour réaliser cette traversée, après 55 jours quel sentiment domine ?
C'est une déception bien sûr, même si comme tout le monde me le dit, ce n'était qu'un problème de météo. Si j'avais eu tout au long du parcours une météo identique à celle des derniers jours, j'aurais explosé le chrono que me m'étais fixé. Ca aussi ça a participé à la difficulté de l'aventure.


Cette petite déception vous poussera-t-elle à retenter cette aventure ?
Ah non, sûrement pas. Il y a pas mal de choses à améliorer avant que quelqu'un ne le tente. Si quelqu'un veut se lancer demain matin, il faut absolument que je lui parle. Il ne se rend pas compte à quel point il va souffrir. Le manque de vent est terrible. Il faudrait avoir des voiles qui puissent décoller avec un minimum de vent. Les miennes ne décollaient qu'avec un vent de huit noeuds. Un tel système m'aurait permis d'avancer un peu tous les jours.


D'autres projets sont-ils déjà à l'étude ?
Je vais prendre le temps de me reposer, de retrouver les miens. On avisera ensuite. Le temps et les rencontres - car les défis naissent souvent de rencontres - décideront. C'est ce qui me plaît. Ce ne sont pas des voyages organisés. J'ai bien sûr envie de faire d'autres choses, mais le hasard décidera. L'imprévu fait la richesse de l'aventure.


Quelle est la grande différence entre votre dernier défi et les deux premiers ?
L'inconnu total, personne ne l'avait jamais fait. On avait des moyennes après les essais, mais nous n'avions aucune idée de ce que cela pouvait donner en haute mer. En aviron, il y avait eu plusieurs précurseurs. On pouvait se baser sur certaines références. Et l'expérience de mes deux premières traversées faisait que je ne me sentais pas lancée dans le vide sans élastique. L'Everest est quelque chose d'inconcevable pour moi qui ai le vertige et qui suis frileuse.

Quand vous n'êtes pas sur l'eau quel est votre quotidien ?
Je suis souvent sur l'eau. Sinon, j'anime des conférences où je parle de mes défis. Comment aller au-delà de ses limites, comment on prépare un challenge...

Propos recueillis par Christelle Bruna


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